Origines 2017

Texte réalisé à partir d’échanges épistolaires avec les membres proches de ma famille, mon frère, Guillaume Colin, ma belle-sœur Anna Colin Lebedev, ma mère Sarah Colin, ma belle-mère Corinne Colin Froissard, mon oncle, Albert Boccara et ma tante Karine Boccara.

Il n’y a pas question plus difficile pour moi que celle des origines. Si on veut me mettre mal à l’aise, c’est précisément celle-là qu’il faut me poser. Mon origine est d’autant plus difficile à dire qu’elle est pour moi incertaine, faite de mélanges, de blancs, d’abandons, et d’exil. Je bafouille, je tremble…

« Au commencement Dieu créa les Cieux et la Terre » ce premier verset de la Thora commence par la lettre (Beth) tournée vers l’avant. Cela incite selon la tradition à ne pas trop creuser le passé, ce qui est antérieur aux« Origines ». Imprégné de cet «interdit symbolique» j’ai longtemps soigneusement évité de lire quoi que ce soit sur mes origines. J’ai recueilli passivement le roman familial, la tradition juive à l’école, la tradition liturgique à la synagogue. Les accepter pêle-mêle comme des vérités, avait quelque chose de rassurant et de structurant. Je porte tout cela en moi, je vis avec sans le rejeter, je ne le brandis pas comme un étendard, cela ne m’empêche pas d’être rationnel.

Pour moi, le mot « origines », c’est déjà la terre : les Ardennes. Aussi loin que je remonte, toute ma famille vient de là. Oui, c’est une terre qui me parle, que je connais et où je me reconnais ; où je me suis longtemps sentie « chez moi », enracinée.

La question de mes origines est venue des premiers patients que j’ai soignés comme remplaçante. Je m’appelais docteur Colin, rien qui de mon point de vue ne pouvait évoquer mes origines tunisiennes. Je me rends compte à quel point ce » camouflage » m’était précieux et m’évitait de m’exposer à une possible hostilité. Mes patients maghrébins me reconnaissent là où je ne me connaissais pas moi-même. Mes gestes, mon accueil faisait écho à cette hospitalité orientale qui leur était familière. J’ai été très émue de ces gestes transmis et que je répétais loin de toute appartenance communautaire loin mon enfance juive traditionnelle.

Philippe, ton père ne se sentait pas de véritables racines. Il n’allait jamais sur la tombe de ses grands-parents, ni sur celle de son père et au cours de nos multiples voyages au Maroc, il n’a jamais exprimé ne serait-ce que l’idée de nous rendre dans le village d’origine du grand-père David. Il était très préoccupé du peu de traces qu’il laisserait.

Ma mère Marcelle est né à Tunis en 1929, huitième et dernière enfant de sa famille. Elle était attirée par le mouvement sioniste et apprit l’hébreu moderne. Elle pensa émigrer en Israël mais sa mère lui fit jurer de ne pas le faire. Elle ira en 2010 sur la tombe de sa mère à Tunis pour se défaire formellement de cette promesse et s’installer définitivement en Israël à 82 ans.

Je suis allée une fois en Tunisie, par  » hasard » sans prendre la mesure de ce choix de vacances. Tout me paraissait moche et je me demandais vraiment ce que j’étais venue faire là, surtout sans réfléchir à la charge affective liée à ce voyage. Mes parents y étaient nés et j’avais grandi dans la nostalgie de ce pays de leur enfance, idéalisé et que je regardais avec une grande perplexité. Je ne savais rien des lieux où ils avaient vécus, j’étais là  entourée du silence et de l’absence de tous ceux qui m’avaient bercée d’histoires héroïques, et je n’étais qu’une touriste une étrangère dans ce lieu étrangement familier.

Je m’appelle Chloé Colin, je suis née en France, de parents nés eux-mêmes en France. Je n’ai reçu aucune éducation religieuse. Je ne parle ni l’hébreu, ni l’arabe. Comment expliquer que je me sente aujourd’hui l’héritière de toute cette histoire, de celle des juifs séfarades, de celle d’un peuple errant en perpétuel exil ?

Mes origines juives et même, plus spécifiquement, juives sépharades, sont dominantes puisque mes deux parents et trois de mes quatre grands-parents peuvent s’y rapporter. Le « résidu français », à savoir la branche de Pierre, mon grand-père paternel, apparaît presque marginale. Cependant, c’est précisément à cette branche de la famille que je dois mon nom de famille  qui, conjugué avec un prénom « bien français », me permet finalement d’échapper  à cette assignation identitaire.

Je m’appelle Albert BOCCARA à l’état civil, le jour de ma circoncision mon père m’a prénommé Avraham en souvenir de mon grand père. Joseph, mon père, aîné d’une fratrie de six enfants portait déjà le nom de son grand père.

Aucun de mes trois enfants n’a un prénom qui rappellerait une quelconque origine familiale ou confessionnelle. Ce choix délibéré nous l’avons fait Philippe et moi, dans une grande insouciance. Je ne voulais rien qui me rappelle la religion, les traditions et surtout les contraintes pesantes de la cacheroute.

En donnant a contrario à notre fils un prénom, Naoum, clairement marqué, nous avons, avec Anna, ma femme, fait un choix qui s’inscrit en faux avec tout escamotage de ces origines, mais cette démarche, notre démarche, questionne aussi le rapport pour le moins ambivalent que j’entretiens avec la question de mes origines.

Dans tes choix d’études ou de travail, tu as souvent hésité entre l’enracinement et l’ailleurs, toujours en faveur de l’ailleurs. Même aujourd’hui où, en apparence, tu t’enracines à Paris, tu t’es arrangé pour être professionnellement étranger ! Dans cet exil renouvelé, il y a le refus des origines, comme l’hommage rendu à ces origines. Et certainement une quête. Ta sœur parle de valises ; tous les trois vous faites constamment vos valises, chacun à sa manière.

Voilà ma Chloé ce que j’ai eu tant de mal à t’écrire. La douleur de l’exil de mes parents qui m’habite. La peur d’être la cible de l’antisémitisme. La revendication de l’humanisme de l’universel et du singulier de ma culture juive. L’attirance pour ce qui est le plus étranger dans ma vie quotidienne…

Une de mes étudiantes m’a demandé l’autre jour dans l’escalier, en sortant du cours : « êtes-vous biélorusse ? » J’ai répondu un « non » ferme qui était à la fois une vérité et un mensonge, comme tout ce que je peux dire de mes origines. Une partie de moi est attachée au petit village biélorusse de Parichi où je suis allée deux fois pendant nos années en Biélorussie. Nous nous sommes arrêtées sur le lieu de massacre des Juifs du village pendant la guerre, marqué par un monument et des plaques nominatives, bien entretenues par les villageois. Notre nom de famille s’y répétait sur des dizaines de lignes : Gorelik, Gorelik, Gorelik. Pourtant, parmi mes proches, aucun n’a péri dans l’Holocauste : avoir rejeté leurs origines pour devenir des citadins soviétiques russophones de Moscou et Saint Petersburg leur a épargné cette tragédie. C’est ce vide et cet oubli qui leur a finalement sauvé la vie.

Quand je rendais visite à mes grands-parents maternels au Raincy, il arrivait que nous allions ensemble à la synagogue à l’occasion d’une fête juive ou pour le Shabbat. De ces visites, je garde cette sensation d’être en porte-à-faux, mal à l’aise, presque honteux de ne pas maîtriser les codes, de ne pas connaître les prières, de les réciter en playback et de simuler, pour ainsi dire, ma judaïté.

Moi, je voulais plutôt oublier tout ça. …j’aimais bien quand même vous chanter des chansons en hébreu, et j’étais toujours très émue d’entendre des prières juives. Mon enfance me revenait ainsi et avec elle, une tristesse infinie.

Philippe était aussi blessé par ses origines entre une famille juive et une famille catholique, il s’était déclaré  » protestant » il ne supportait pas les coutumes qu’il jugeait hypocrites et aspirait à une sincérité religieuse austère voire mystique. Il souffrait de son manque d’éducation religieuse.

Concernant mon « aire » culturelle, on peut dire qu’elle est « catholique ». Enfant, je faisais le soir ma prière, qui consistait pour l’essentiel à demander au « petit Jésus » de protéger les miens et la paix du monde ; le dimanche j’allais à la messe avec mon frère et mes copines. Ce que j’en retiens : une « sortie », le goût du pain béni, les images pieuses satirisées par les coups de crayons irrévérencieux de mon frère, le « folklore » du cérémonial, des objets, des vêtements sacerdotaux, le mystère de l’hostie et…les multiples bévues de nos curés de campagne. J’ai été baptisée, par tradition ; par mimétisme.

Aujourd’hui, je suis bien embarrassé pour savoir d’où je suis. De Tunisie? Mes parents l’ont quitté en adoptant le Français au détriment de l’arabe dialectal bien avant de venir en France plus comme des provinciaux montant à Paris que comme les étrangers qu’ils étaient.  Du monde Juif, assurément, c’est inscrit dans mon histoire, dans mon éducation, dans ma chair. Là-dessus, pas de débat, une évidence. D’Israël, évidement non. Mais je sais que la trajectoire aurait pu m’y conduire, depuis la Tunisie comme quelques amis de mes parents, pour mes études comme nombre de mes camarades. J’aime ce pays, j’en parle correctement la langue. C’est le rêve de ma mère, pas le mien.  De France bien sûr, mes parents l’ont choisi dès Tunis pour eux et pour leurs enfants. J’y suis né, j’en connais les codes et la culture.  Je suis heureux ici et, à moins d’un sursaut de l’histoire, j’y resterai volontiers indéfiniment.

J’ai débuté ma recherche photographique en explorant mon quotidien, mes lieux de vie, mon quartier. Je me suis surprise à photographier des végétaux étranges, vulnérables, qui s’insinuent dans l’espace urbain et luttent pour leur survie. Ces photographies sont fermées, sans issue et questionnent directement mon rapport entre intimité et territoire. Ce rapport au territoire français n’est pas nouveau. Je ne me suis jamais réellement sentie chez moi dans ma ville de naissance. En revanche, j’ai toujours éprouvé un sentiment de plénitude dans la cohue des grandes villes méditerranéennes, sous un soleil de plomb, bercée par l’odeur des épices et du jasmin.

Ma chère Chloé .Je me suis mise à écrire en regardant ton installation de photos en pleine nature et ces photos m’ont bouleversée … Elles mettaient en perspective le temps qui passe, les générations qui se succèdent, les histoires qui s’effacent tombent dans l’oubli puis reviennent en force là où on ne les attend pas. Dans nos gestes au quotidien, dans notre présence au monde, à notre insu.

Ma sœur Chloé m’a demandé, dans le cadre de l’un de ses projets photographiques, d’écrire un « petit »  texte sur la façon dont chacun d’entre nous envisageait ses origines. J’ai évidemment largement passé la limite de temps imparti pour ledit projet mais me suis néanmoins efforcé, quoique laborieusement, à mettre en mots, à élucider pour moi-même et pour les autres, mon rapport à mes origines.  Cette demande aura finalement été un prétexte autant qu’un déclencheur. Cette question du rapport aux origines est une question qui nous intéresse et nous taraude depuis un certain temps Anna (ma femme) et moi, au fil de nos pérégrinations dans les pays des ancêtres d’Anna et, aussi, sous le coup des décès familiaux qui m’ont touché au cours des huit dernières années.

L’absence de grands-parents rendait la transmission encore plus difficile, car la génération de mes parents n’avait pas vraiment le temps de se souvenir et de me raconter. J’étais tellement blonde et le visage tellement rond qu’aucune question ne se posait à mon entourage, aucune dissonance ne se faisait sentir.

Mon père avait la peau blanche qui rougit au soleil comme les gens du «Nord» mais avec les cheveux bouclés tout de même. Sa famille était «grana», terme qui désignait une minorité de juifs d’origine Livournaise aux manières plus européennes.

Mes origines, c’est mon amour inconditionnel du mélange du cosmopolitisme. J’ai besoin de rêver sur des ailleurs sur un exotisme au plus près de moi. J’ai besoin de m’installer quelque part dans un lieu qui a fini par m’être familier. Je me sens toujours touchée par ceux qui ont voyagé jusque là, peinent parfois à y vivre et amènent avec eux ces récits ces gestes d’ailleurs. Mes origines, ce serait voyager au plus près de ma maison, dans des contrées lointaines auprès de ceux qui ont fait le chemin jusqu’à moi…

 

 

Copyright © 2019 Chloé Colin
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